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Saturday, 14 February 2026
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Une tendance immortelle : Comment les vampires reflètent les angoisses et les évolutions de la société

De la mythologie ancienne aux blockbusters modernes, la figu

Une tendance immortelle : Comment les vampires reflètent les angoisses et les évolutions de la société
Ekhbary Editor
2 weeks ago
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Monde - Agence de presse Ekhbary

Une tendance immortelle : Comment les vampires reflètent les angoisses et les évolutions de la société

Alors que le monde du cinéma retient son souffle en attendant la cérémonie des Oscars, et que toutes les attentions se portent sur le film d'horreur « Sinners » de Ryan Coogler, nominé pour un nombre record de 16 Academy Awards, il est opportun de se pencher sur un phénomène culturel tout aussi captivant : l'attrait indéfectible de l'humanité pour le mythe du vampire. Cette créature de la nuit, qui traverse les époques et les cultures, continue de fasciner, de terrifier et de nous interroger. Est-ce une tendance véritablement immortelle, ou simplement un reflet éternel de nos propres angoisses et désirs ?

Le film « Sinners », dont l'action se déroule dans le sud des États-Unis au début des années 1930, met en scène deux frères jumeaux qui retournent dans leur ville natale avec l'espoir de rebâtir leur vie en ouvrant un lieu de rassemblement pour la communauté afro-américaine, confrontée aux dures réalités de l'ère Jim Crow. Ce qui commence comme une célébration tourne rapidement au cauchemar lorsque les frères et leur communauté deviennent la cible de vampires. Au-delà de l'horreur surnaturelle, le film met en lumière la violence sociale et raciale de la période, suggérant que les monstres du récit ne sont que des reflets des terreurs historiques bien réelles. Cette capacité du vampire à incarner les préoccupations d'une société donnée est précisément ce qui lui confère son rôle indéfectible dans la culture populaire.

Des Racines Anciennes aux Manifestations Modernes

La figure du vampire n'est pas une invention récente. Des entités semblables aux vampires ont peuplé les mythes, le folklore et les religions depuis des millénaires. En Mésopotamie, des récits faisaient état de démons buveurs de sang. Dans la mythologie grecque et romaine antique, la « strix » était un oiseau de mauvais augure associé à la consommation de sang humain. La mythologie hindoue décrivait le « vetala », un esprit habitant les cadavres. Ces premières itérations, bien que diverses, partageaient un thème commun : la peur de l'au-delà, de la mort qui ne reste pas morte, et de l'exploitation de la vie par une force malveillante.

C'est cependant dans le folklore slave et balkanique que le vampire a commencé à prendre les caractéristiques que nous lui associons aujourd'hui : des cadavres réanimés, vulnérables aux pieux, à la lumière du soleil et, bien sûr, à l'ail. Ces récits, souvent liés à des épidémies inexpliquées ou à des décès mystérieux, servaient à donner un sens à l'indicible et à fournir des rituels de protection face à des menaces perçues comme invisibles et implacables.

L'Avènement Littéraire et Cinématographique

Le premier vampire à faire une apparition notable dans la littérature anglaise fut Lord Ruthven, un aristocrate charismatique et sinistre, dans la nouvelle « The Vampyre » de John Polidori, publiée en 1819. Cette œuvre a jeté les bases d'une figure qui allait rapidement devenir emblématique. Mais c'est le roman « Dracula » de Bram Stoker, paru en 1897, qui a véritablement cimenté la place du vampire comme une icône monstrueuse de l'ère gothique. Le Comte Dracula, avec son château sinistre, ses pouvoirs hypnotiques et sa soif insatiable de sang, est devenu l'archétype même du vampire, influençant toutes les représentations ultérieures.

L'arrivée du cinéma a propulsé la folie des vampires à des niveaux sans précédent. Des centaines de films ont mis en scène le célèbre comte suceur de sang, le transformant, selon certaines sources, en le personnage littéraire le plus représenté au cinéma après Sherlock Holmes. Des adaptations muettes comme « Nosferatu » de F.W. Murnau (1922) aux superproductions contemporaines, le vampire a prouvé son adaptabilité et sa résonance éternelle avec le public.

Le Vampire comme Miroir de la Société

Les raisons de cette pérennité sont multiples et profondes. Elles vont de notre obsession pour l'impossible – l'immortalité – à des préoccupations peut-être encore plus dérangeantes. Sorcha Ni Fhlainn, professeure d'études cinématographiques à la Manchester Metropolitan University au Royaume-Uni, et spécialiste des vampires au cinéma et dans la littérature, explique : « Les vampires perdurent parce qu'ils sont les monstres qui nous ressemblent le plus. Ils agissent le plus comme nous – ils sont avides et destructeurs. » Elle ajoute : « Bien que nous sachions à peu près à quoi ils ressemblent, ils changent toujours, en fonction de l'histoire qu'ils servent et parfois de l'humeur nationale dans laquelle le film a été réalisé. »

Cette observation est cruciale. Le « Nosferatu » de Werner Herzog en 1979, par exemple, médite sur l'état d'esprit de l'Allemagne de l'époque. Le film, qui met en scène un vampire s'installant dans un village rural pour acheter des biens immobiliers, est une réflexion poignante sur la période d'après-guerre et l'horreur de l'Holocauste en Allemagne, utilisant le monstre comme une allégorie de l'horreur historique et de la peur de la contagion morale.

Dans le contexte actuel de bouleversements politiques et sociétaux aux États-Unis, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi ces créatures pourraient résonner si fortement. Mais ce n'est pas la seule période de l'histoire où cela s'est produit. Les années 1970, selon Ni Fhlainn, ont été « une décennie très riche en Dracula – celle où nous avons eu le plus de versions condensées de Dracula – Dracula sur scène et de nombreux films de Dracula. » Cette décennie fut également une période d'agitation sociale extrême, avec le scandale du Watergate et des crises constitutionnelles aux États-Unis, tandis que les partis nationalistes gagnaient du terrain en Europe. Pendant ce temps, les vampires étaient omniprésents dans la culture populaire, leurs personnages évoluant pour refléter le zeitgeist.

Évolution et Subversion de l'Archétype

Au début des années 1970, le personnage de Dracula était souvent interprété par un homme plus âgé, « représentant cet ordre d'hommes d'affaires âgés et de personnes puissantes ; une manière plus ancienne de voir le monde », comme dans des films tels que « Dracula A.D. 1972 ». Vers la fin de la décennie, un Dracula plus jeune et plus séduisant a émergé, notamment avec le roman « Entretien avec un vampire » d'Anne Rice en 1976. La figure du vampire est alors devenue explicitement sexualisée dans l'adaptation cinématographique du roman, avec Tom Cruise, et dans des séries comme « True Blood », par exemple.

Cette tendance du vampire comme figure séductrice, mais aussi faillible, introspective et cherchant même à cacher sa véritable identité au monde extérieur, est devenue de plus en plus apparente après la Guerre Froide. « Les vampires ont eu tendance à se tourner vers l'intérieur et à examiner leur société, leur groupe – presque comme un contexte national de réexamen de qui nous sommes, où nous allons », souligne Ni Fhlainn. Les histoires de vampires nous offrent ainsi un moyen d'aborder des aspects des dynamiques de pouvoir et des inégalités, donnant l'occasion de discuter de ces sujets à travers le langage du symbolisme et de la fantaisie.

« Je pense que parfois nous ne pouvons pas aborder les choses de front ; nous devons être un peu obliques pour réellement parler des choses sérieuses qui se passent dans notre monde parce que c'est trop lourd autrement », explique-t-elle. « Les vampires nous donnent cette merveilleuse opportunité de tout déballer. » Par leur nature même, les vampires nous forcent à confronter nos peurs de la mort, de l'altérité, de la corruption du pouvoir, et de l'immortalité elle-même, qui peut être à la fois un don et une malédiction. Ils sont des figures de l'excès, de la transgression, et de la survie, nous invitant à explorer les limites de notre propre humanité. Leur persistance dans l'imaginaire collectif témoigne de leur rôle essentiel comme véhicules narratifs pour nos réflexions les plus sombres et les plus complexes sur nous-mêmes et le monde qui nous entoure.